C’est la dernière personne que je pensais rencontrer en sortant de la mosquée après la prière de l’Aïd… Nos regards se sont croisés, et le seul chemin qui mène à la maison m’obligeait à passer à côté d’elle. Il n’a pas tardé à la rejoindre, et voyant son regard fixé vers l’avant, il a tourné la tête et m’a aperçu à son tour. Il a baissé les yeux, lui a chuchoté quelques mots à l’oreille et s’en est allé. Moi, j’étais comme une statue. La foule de gens qui sortait de la mosquée m’obligeait à avancer et je me suis retrouvée ainsi devant elle. S’apercevant de ma volonté de la dépasser sans un mot, elle m’a arrêté et m’a lancé sur un ton hésitant : « Me pardonneras-tu un jour ? »…

En rentrant chez moi, la famille était regroupée dans le salon. Je les ai salués brièvement et je me suis faufilée en douce vers ma chambre, j’avais besoin de me retrouver seule un moment.

Allongée sur le lit, tout le scénario me revenait en tête, comme un flash-back. Trois années étaient passées et je me disais que j’étais totalement rétablie de cette histoire. Mais en la croisant aujourd’hui, je me rends compte que je n’avais ni oublié, ni pardonné ce qui s’était passé…

Je ne suis sûrement pas la seule fille ayant rompu ses fiançailles pour une raison ou pour une autre. Mais j’imagine que ce n’est pas très commun, de voir sa meilleure amie épouser la personne qui a été un jour votre fiancé… On était amies d’enfance, on habitait la même ville et auparavant, des quartiers très proches. Nos deux familles ne se connaissaient pas trop, mais nous si… Enfin, c’est ce que je croyais !

Lui et moi, on s’était connu durant nos années d’études à l’université. On était de la même promotion, tous les trois… Nos fiançailles s’étaient déroulées après la cérémonie de remise des diplômes… Mais tout ne se déroulait pas vraiment comme on le souhaitait. On ne s’entendait plus. En adultes mûrs et réfléchis, on avait mis fin aux fiançailles… J’étais à la fois touchée par l’échec de ce projet et en même temps rassurée qu’on ait agi ainsi. Je préférais cela plutôt que d’avoir à affronter des divergences ultérieures une fois mariés…

Elle était au courant de tout, je lui racontais les tournures que prenaient mes fiançailles. Elle m’écoutait pendant des heures et n’avait jamais essayé d’influencer ma décision. Je lui faisais entière confiance et c’est ce qui m’a le plus empêché de pardonner ce qui s’était passé…

À la veille des vacances du nouvel an, je m’apprêtais à déménager à Lyon pour commencer un stage de pré-embauche. La séparation avec mes parents me pesait un peu, mais je trouvais que cela était une bonne occasion aussi, pour m’éloigner de la ville et changer d’idées… On se parlait au début, et puis nos discussions se faisaient rares. J’ai fait connaissance avec de nouvelles amies là-bas, et je m’étais totalement immergée dans ma nouvelle vie…

Une année est passée, et je suis rentrée passer une semaine à la maison. Ma famille était trop contente de me voir, mais je sentais qu’ils essayaient de me cacher quelque chose. Ils étaient aussi surpris de me voir débarquer pour leur faire la surprise… En fait, ils craignaient que j’apprenne la nouvelle de l’extérieur, et avaient fini par me l’annoncer lors du dîner…

C’était le choc. Ce n’était pas le fait qu’ils se soient marié une année après notre rupture qui m’avait surpris, je savais très bien qu’il ne comptait pas rester célibataire pour longtemps. Mais de là, à le voir épouser mon amie !

Elle m’a assuré qu’elle a hésité maintes fois. Elle voulait me contacter pour tout m’expliquer, mais à chaque fois, elle redoutait ma réaction… J’avais plié mes bagages à la fin de la semaine, et je suis rentrée à Lyon avec une amertume profonde. J’étais enragée, déçue, trahie…

Je refusais de répondre à ses messages, et petit à petit, je m’obligeai à reprendre mon quotidien pour éviter de penser à tout cela. J’allais de mieux en mieux, et je me faisais beaucoup de connaissances. Dans ma tête, cette histoire était du passé, j’avais tourné la page et je vivais pleinement mon présent. Lors de mon congé annuel, je rentrais à la maison et ça tombait bien, je passai le ramadan en famille. La singularité de ce mois a eu un grand impact sur mon moral. J’étais libérée de mon anxiété et me sentais très sereine… Jusqu’à cette matinée du Aïd.

Je croyais qu’une année passée loin de la ville me permettrait d’être indifférente au souvenir de cette époque, mais ce n’était pas le cas. Je l’ai su lorsque nos regards s’étaient croisés… Je n’ai pas du tout oublié, je n’ai pas encore pardonné…

Ce qui est perturbant, c’est que durant ce mois sacré, je m’étais appliquée à travailler sur ma personne, à être moins énervée, plus souriante, et plus tolérante… Et là, je me retrouve devant une situation qui m’intrigue. Puis-je faire l’impasse, encore une fois, sur tout cela et continuer à faire semblant comme si je ne l’avais pas rencontré ce matin ? Comment puis-je avancer si je ne me suis pas réconciliée avec cette histoire ?  Si je n’ai pas dépassé ce sentiment de colère vis-à-vis de ce qui s’est passé ?

Je pensais qu’en pardonnant quelqu’un, on lui accordait une faveur. Qu’on ne pouvait le faire si on se sentait encore touchée. Mais à vrai dire, je me sens de plus en plus dans le besoin de le faire pour moi-même. Pour me libérer, pour aller de l’avant…

 Aurai-je le courage de le faire ? Lui pardonnerai-je vraiment ?…

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