Saliha Nouasria, celle qui a défié le Tsahal pendant la Flottille de la liberté

Par RZ
Publié le 31 Déc, 2014

C’était lors de l’abordage de la “Flottille de la liberté” que Saliha Nouasria, une mère de famille et une femme politique algérienne très atypique, a eu affaire au Tsahal (armée israélienne). YaBanat a eu la chance de l’interviewer.

Pour rappel, la “Flottille de la Liberté” est une opération humanitaire menée en 2010. Elle était composée de huit cargos étrangers et de plusieurs délégations de divers pays, dont la France, ce qui faisait 700 personnes. Cette “Flottille de la liberté” avait pour but d’acheminer de l’aide humanitaire ainsi que des matériaux de construction à destination de la Bande de Gaza, en brisant le blocus infligé aux Palestiniens par Israël. Ce blocus enferme un peu moins de 2 millions de personnes dans un minuscule territoire de 41 km de long, et de 6 à 12 km de large.

La “Flottille de la liberté” a été violemment abordée et interceptée par l’armée israélienne dans les eaux internationales. Faisant 9 morts de citoyenneté Turcs, et 28 blessés, ce qui a déclenché des tensions diplomatiques, et l’indignation internationale. Par la suite, les passagers de la “Flottille de la liberté” ont été enfermés dans la prison de Beer Shiva, puis rapidement relâchés. Saliha Nouasria a fait partie de ceux qui n’ont pas eu froid aux yeux. Et qui sont allés vaincre l’injustice, malgré les risques encourus.

Comment avez-vous participé à la “Flottille de la liberté” ?

Après la guerre de 2008 à Gaza, le groupe de solidarité avec lequel je travaille avait déjà cherché à agir concrètement et à aller sur le terrain. Nous voulions acheminer une livraison d’aide humanitaire : denrée alimentaire, médicaments, vêtements, matériaux de construction. Nous avons fait appel aux dons. Résultat : l’engouement a été sans égal. Nous avons reçu des dons de la part de tout le monde : riches, pauvres, classes moyennes, hommes et femmes d’affaires. Tout le monde a contribué, car le citoyen algérien a toujours porté dans son cœur la Palestine.

Il est très douloureux de voir nos frères et sœurs là-bas sous une occupation illégitime et barbare, et de se sentir incapable face à cette immense injustice. Sans compter l’inertie de la communauté internationale qui par son silence apporte son soutien à l’apartheid et au colonialisme israélien. Il était hors de question de contribuer à cette lâcheté internationale. C’est pourquoi la Flottille de la Liberté a été une très bonne occasion de manifester notre solidarité envers nos frères et sœurs en Palestine. Nous avons pu acheter un cargo de marchandises, et nous étions la seule délégation à avoir notre propre bateau.

Il y a eu beaucoup de pression avant de prendre la route. Est-ce qu’à un moment, vous pensiez que cette opération pouvait être annulée ?

Il y a en eu effet beaucoup de pression avant le départ. Notamment en Grèce où Israël a tenté de persuader l’État de ne pas laisser partir un cargo grec. Puis à Chypre où des diplomates européens ont été empêchés de nous rejoindre. Dieu soit loué, tout a été réglé. Non sans efforts, tensions et colère. Mais nous avons tout de même pu partir tous ensemble.

Après tous les efforts fournis, je ne pense pas que nous aurions pu accepter que l’opération soit annulée. Même si nous n’avions pas été au complet, la mission aurait été maintenue. Car il ne s’agissait pas uniquement d’acheminer de l’aide humanitaire, mais d’apporter une réelle aide politique. Une aide concrète et à long terme à travers un message fort au monde entier pour sensibiliser l’opinion publique internationale. Nous nous apprêtions tout de même à briser un blocus imposé par Israël depuis longtemps ! C’était bien plus qu’un simple acheminement de vivres et d’aides. Et c’était bien trop important pour tout lâcher !

Où étiez-vous quand l’armée israélienne a débarqué sur le Mavi Marmara ? Comment avez-vous réagit lorsque vous aviez appris qu’il y avait des morts et des blessés ?

Toutes les délégations étaient sur le Mavi Marmara. Les autres cargos, comme le nôtre par exemple, ne transportaient que les aides humanitaires.

La vieille de l’abordage, nous avons été encerclés de tous les côtés. Les israéliens avaient d’abord essayé de nous attaquer avec des zodiacs. Mais ils n’ont pas réussi l’abordage. Ils nous ont adressé plusieurs messages nous demandant de nous livrer. Pourtant, nous étions dans les eaux internationales, à plus d’une centaine de kilomètres des eaux territoriales ! Le matin de l’abordage, ils ont commencé un raid aérien par hélicoptère. Nous étions à ce moment-là en train de prier Sobh.

Il y avait des soldats armés qui sont parvenu à monter sur le navire et des snipers qui tiraient sur des civils. Ces barbares ont tiré sur ceux qui étaient sur le pont supérieur, pour la plupart des Turcs, qui ont défendu le paquebot avec bravoure. C’est ainsi qu’ils ont fait 9 martyrs revenant à Dieu. Puis le commandant de bord nous a demandé de descendre en bas, pour nous mettre à l’abri.

L’armée israélienne a pris les commandes du bateau et s’est dirigée vers le port d’Ashdod. Pendant près de 12 heures, de 6h du matin jusqu’à 18h, nous étions assis sur le pont, au soleil et entassés. Il y avait parmi nous des personnes malades, des personnes handicapées, et beaucoup de blessés. Ils ne nous ont rien donnés, ni eau, ni nourriture. Ils ont également séquestré un journaliste Palestinien qui était à bord.

Qu’est-il advenu ensuite, notamment à la prison de Beer Shiva ? Comment vous avez été traité et qu’en est-il de l’aide humanitaire transportée ?

Quand nous sommes arrivés à Ashdod, ils nous ont mis dans un camp où ils avaient installés plusieurs tentes géantes. Ils ont interrogé tout le monde à plusieurs reprises. Ils ont essayé de m’interroger, mais je n’ai pas répondu. Étant de la région des Aurès, j’ai prétendu ne savoir parler que berbère, un dialecte amazigh. Les traducteurs ont défilé : l’arabe, l’anglais, le français, l’algérien (parfois même avec un accent constantinois), et également d’autres langues, sans succès. Pour m’amuser d’eux, j’ai essayé de leur faire comprendre avec un anglais volontairement très faux et avec beaucoup d’hésitation : « You’re a big country and you have no one who speaks chawi ? » (*ndlr). Cette séquence a été ma seule jouissance lors de cette captivité. J’étais fière de leur faire face en gardant la tête haute.

C’est après les camps d’Ashod qu’ils nous ont emmené à la prison de Beer Shiva. Les interrogatoires ont repris, mais moins intensément. Devant mon refus de coopérer, ils m’ont déplacé dans une autre cellule. Les conditions étaient inhumaines. Ils ont craché sur certaines d’entre nous, alors qu’elles étaient en train de prier.

Après la condamnation internationale, ils nous ont demandé de signer un engagement sur honneur de ne plus participer à de pareilles opérations, chose que nous avons refusé catégoriquement. Le mot d’ordre était plutôt de mourir que de signer ce document. Nous avons tous refusé de signer le papier, malgré l’énorme pression et la menace de 12 ans de prison. Finalement, grâce à la pression internationale, ils nous ont relâchés.

Il faut savoir que l’Algérie n’a pas de relation diplomatique avec l’État hébreu. Nous avons donc été coupés du monde, contrairement aux autres tels que les Turcs, les égyptiens ou les européens, qui eux ont pu bénéficier d’une aide directe de leurs services consulaires. Plusieurs services consulaires de pays amis comme l’Égypte ou la France ont proposé leur aide, mais nous avons refusé, pour ne pas mettre l’État algérien dans une situation indésirable. Finalement, c’est la croix rouge qui nous a servis d’intermédiaire. Nous avons convenu de transiter par la Jordanie où nous avons été très bien accueillis. Le lendemain, nous avons pris l’avion pour l’Algérie.

Est-ce que vous avez regretté d’avoir participé à la “Flottille de la liberté” ?

Si c’était à refaire, je le referais sans hésitation. Grâce à cette opération, divers checkpoint ont été ouverts aux Gazaouis. Que ce soit du côté de l’Égypte, ou d’Israël. Cela a amplement contribué à toucher l’opinion publique, à réveiller les esprits sur le barbarisme, l’injustice de l’État d’Israël, et a fait de la cause palestinienne une lutte incontestable à soutenir.

Ce qui m’a le plus marqué lors de cette opération, c’était de voir à quel point nous étions unis. À quel point nous avons cru en cette cause noble et juste. Au-delà de nos divergences idéologiques, politiques, culturelles, ou religieuses. Lors de cette opération, les 5 continents étaient représentés, toutes confessions confondues, musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, déiste, athées. Et tous unis contre cet État fasciste. L’human contre la barbarie, la justice contre la tyrannie. Nous étions tous prêt à nous sacrifier pour que cette injustice cesse, pour que les Palestiniens aient un avenir meilleur.

Je salue ces messagers de la paix qui ont sublimé par leur courage et leur détermination. Et je prie pour nos frères et sœurs ailleurs, en Syrie, en Birmanie ou en Centre-Afrique qui subissent les pires exactions. Il ne faut pas s’arrêter non seulement de prier, mais surtout d’agir comme on peut. D’utiliser toutes les opportunités qui nous sont données pour améliorer leur sort. Il faut continuer, c’est un combat pour l’humanité à mener à vie, tant qu’il y aura de l’injustice.

Une femme qui donne à réfléchir. Et une “Flottille de la liberté” à reproduire encore et encore pour défendre la cause des peuples opprimés.

Ndlr : Cette personne a fait beaucoup de bruit en Algérie par rapport à cette réponse, car elle s’est « payée la tête » des soldats israéliens.

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