Enfin un film qui traite de la situation des musulmans en France. Sans tabou, transparent, le film Soumaya se pose à la fois en ami qui nous comprend, et en défenseur de nos droits. Un bijou que l’on a découvert lors de l’avant-première organisée à Paris le 30 août. 

« À force de répéter qu’il faut aimer ce pays ou le quitter, j’en viens à prendre moi-même mes distances. Je laisse derrière moi tout ce que j’ai, et je laisse ces quelques pages à celui qui voudra bien comprendre pourquoi j’abandonne mon pays. Je recherche un oasis de paix pour sortir de l’impasse dans laquelle je me trouve » Jérôme, l’un des personnages de Soumaya.

Soumaya, des faits réels dans le contexte de l’état d’urgence

Ce film, c’est l’histoire vraie d’une femme qui s’est fait licenciée du jour au lendemain malgré 14 ans d’exercice dans l’entreprise, et son statut de cadre. Soumaya raconte le combat juridique de cette femme qui a dû se défendre de ce qu’elle n’a pas commis. Dans un contexte d’état d’urgence où tous les regards la considèrent comme coupable. Un film où toutes sortes d’émotions surgissent soit parce que nous avons nous-même était victime d’une injustice semblable à la sienne, ou bien parce que nous nous sentons proches de l’un des personnages.

Le scénario de ce film a été construit avec le soutien et la participation du CCIF qui s’est chargé de cette affaire, et de la femme dont l’anonymat a été gardé. Comme le dit Ubaydah Abu-Usayd, l’un des deux réalisateurs du film, l’autre est Waheed Khan : « L’état d’urgence en France a provoqué quelque chose dans la société française qu’on peut considérer comme historique. […] L’État était en train de définir, aux yeux de tous, un ennemi intérieur. Ce qui a fait exploser le sentiment de soupçon à l’égard de toute personne de confession musulmane, a fortiori si elle est pratiquante. Il fallait faire un film sur cela, mais du point de vue des personnes qui ont vu le regard des gens se transformer autour d’eux ».

Un reflet de la communauté musulmane dans toute sa complexité

Soumaya dépeint le portrait d’une communauté musulmane française hétérogène, et quelque part un peu perdue. Sans vous spoiler, car il s’agit d’un film qui pousse réellement à la réflexion, cinq grands profils ressortent de ce film. Il y a celui qui veut s’intégrer au point de nier ses racines, mais qui est finalement rappelé à celles-ci. Celle qui fait profil bas et vit dans la peur. Celui qui a trouvé la paix dans la religion et accepte les conditions qui lui sont imposées sans trop discuter. Celui qui rêve d’un monde idéal, paisible, et part à sa recherche. Et puis il y a Soumaya, qui elle est le point de rencontre entre tous ces profils : française, intégrée, musulmane et heureuse, jusqu’au jour où sa bulle de paix explose et la perd.

Cette question de l’identité est l’une des grandes questions posées par ce film. Et nous, où nous situons-nous sur cette échelle ? Quand est-il des personnes qui nous entoure ? Comment percevons-nous cette question de l’islamophobie au sein d’une communauté où finalement les voix peuvent être discordantes ?

Dans tous ces personnages, on retrouve nos histoires, nos connaissances, nos expériences passées. Un moyen à la fois de porter un regard plus tendre sur ceux-ci, et peut-être même de nous réconcilier avec cette diversité qui est parfois si paradoxale.

Le CCIF en action

De notre côté, de tous les personnages nous avons pensé que c’est l’avocate qui mérite le statut d’héroïne. Nous n’allons pas vous spoiler l’histoire, mais à travers elle nous avons un aperçu du travail effectué par le CCIF au quotidien. Son personnage qui est aussi inspiré de la vraie avocate de cette affaire, Maître Imany, est presque un symbole. Elle qui se bat pour défendre la justice au sens pure, et qui est finalement épuisée de ces combats sans fin où le débat y est stérile.

Son rôle et celui du CCIF plus généralement, est décisif. Une posture très inspirante tant le combat est difficile et fatiguant. Un rôle qui suscitera probablement des vocations dans les filières du droit. Surtout chez les filles ! Ubaydah Abu-Usayd commente à ce sujet : « En côtoyant le CCIF et ses stagiaires, on s’est rendu compte qu’il y avait de plus en plus de femmes musulmanes (qui portent le foulard ou non) qui se dirigent vers les métiers du droit. […] C’est comme si un équilibre était rompu en France et qu’il fallait le redresser. Et que face aux dévoiements de la loi et du principe de laïcité, ces étudiantes étaient en train de s’armer de savoir et de justice. Soraya Hachoumi, qui joue le rôle de Soumaya, était déjà très sensible aux questions de droit. Elle nous a confiés que le fait de se plonger dans son personnage a contribué à sa décision d’entamer des études de droit. C’est ce qu’elle fait aujourd’hui, à côté de son métier de comédienne ».

En tout cas, le rôle de cette avocate nous fait prendre conscience de l’importance du CCIF pour toutes personnes victimes d’islamophobie. Nous avons besoin d’eux pour nous défendre. Et eux, ils ont besoin de nous pour les soutenir.

Soumaya, ou le film censuré à ses débuts

Non seulement l’équipe de tournage de ce film a réalisé un exploit en produisant ce film sans disposer de moyens importants. Mais ce film indépendant a été l’occasion de faire le choix de s’attaquer à un sujet qui dérange. Comme le dit Ubaydah Abu-Usayd : « Nous avons produit un film qui pose des questions qui semblent déranger. Je vous disais qu’on était en train de vivre un moment historique, et pourtant aucun réalisateur n’a entrepris une démarche comme la nôtre. Pourquoi ? Les films qui parlent de ces sujets sont souvent des films qui vont parler de la radicalisation ou du djihadisme, et ces films trouvent facilement des financements, parce qu’ils expriment la menace du religieux. Si on veut donner un autre point de vue sur ces questions, par exemple en les inscrivant dans des phénomènes sociaux, politiques et géostratégiques plus globaux, on a du mal à se faire entendre. Car à ce moment, on interroge la responsabilité de l’État, de ses politiques intérieures et extérieures. Donc, pour réaliser ce type de film, je pense qu’il faut être indépendant ».

En effet, le parti-pris de ce film a valu à Soumaya d’être censuré au Grand Rex alors même que la projection avait été annoncée. Ceci est le résultat de personnes qui se sont manifestées sur les réseaux sociaux pour faire part de leur mécontentement auprès du Grand Rex, l’une des plus grandes salles d’Europe. Ubaydah Abu-Usayd compléte d’ailleurs : « Suite à cela, nous avons eu un courrier lâche d’annulation. Un courrier qui prouve que la sacralité de la liberté d’expression, telle qu’elle a été défendue en particulier après les attentats de Charlie, est à géométrie variable. Ce qui est surprenant, c’est qu’aucun média mainstream n’a relevé cette censure et n’a enquêté pour comprendre comment, aujourd’hui en France, on peut annuler la projection d’une œuvre artistique. Il n’est pas trop tard, et il faudra de toute façon parler de liberté. Car à ce moment-là, il est arrivé au film très exactement ce qui est arrivé à Soumaya dans le film : sa mise à l’écart justifiée par une accusation mensongère (personne n’avait vu le film à l’époque)».

En conclusion, allez voir ce film qui part en tournée dans toute la france (plus d’informations sur les dates et les villes ici). Faites vous un avis, parlez-en autour de vous, et si vous le pouvez faites en sorte que ce film soit projecté dans votre ville avec le #SoumayaDansMaVille !

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